Intervention au Conseil Municipal de Marseille du 20/12/18

20/12/18 | Élu·e·s, Élu·e·s Locaux

Jean-Marc Coppola

Conseiller municipal de Marseille

Jean-Marc Coppola

Chères et chers collègues,

Monsieur le Maire,

Malgré le report de cette séance, les esprits ne sont pas apaisés.

A la double peine, à la douleur et au traumatisme s’ajoute un profond sentiment d’être méprisés.

Mépris encore ce matin avec votre interdiction de faire rentrer dans le public des invités et des familles de victimes.

Notre ville, Marseille, gronde d’une immense colère.

Monsieur le Mairecomment ne pas comprendre qu’une grande partie de la ville, souffre gravement et n’accepte plus le dédain ? Qu’elle est en train de se révolter contre les choix politiques qui l’ont depuis trop longtemps piétinée. Et cela s’inscrit dans la même logique que celle qui a conduit des femmes et des hommes à revêtir des gilets jaunes pour faire reculer Emmanuel Macron.

Marseille souffre, mais depuis le 5 novembre, elle crie pour ne plus jamais revivre de drames qui découlent de l’irresponsabilité et de choix délibérés, ceux d’une politique d’inégalités et de bradage.

Ceux d’une politique décidée à faire partir de la ville tout un peuple de femmes et d’hommes, pour en faire une ville plus sage, plus startup, plus croisières, une ville de gens de bonne compagnie.

Aujourd’hui Marseille exige la vérité sur les causes de cette tragédie.

Marseille exige le respect des personnes humaines, de leurs droits, particulièrement le droit au logement digne et le droit à une ville pour tous les habitants.

Coûteux, compliqué, long, avez-vous rétorqué pour décrire les procédures de lutte contre l’habitat indigne.

Pourtant vous avez eu quatre mandats et de nombreuses responsabilités pour y remédier : ministre de la Ville, sénateur, président de la Communauté d’agglo et ensuite de la Métropole et aujourd’hui la fracture est pire qu’il y a 23 ans.

L’effondrement lui-même et la gestion de la crise en témoignent : il y a à Marseille deux catégories de citoyens. 

Ceux qui ont droit à toutes vos attentions et ceux à qui vous faites comprendre insidieusement qu’ils sont indésirables. Au risque du drame.

Une fracture qui se lit par deux types d’enclaves

Les enclaves feutrées pour riches avec plusieurs centaines de vastes résidences luxueusesfermées, auto protégées, des rues privatisées, parfois en toute illégalité.

Avec un foncier bradé par la municipalité à des promoteurs, ces résidences sans mixité occupent un sixième de l’espace urbain marseillais.

De l’autre côté de la barrière, il y a les ghettos invivables des cités populaires, des immeubles insalubres et des quartiers abandonnés par les pouvoirs publics qui démantèlent ses propres services.

Ainsi Marseille est une des villes françaises les plus fragmentées socialement.

Et c’est ce qu’ont payé Simona, Ouloume, Marie-Emmanuelle, Niasse, Julien, Chérif, Fabien et Taherqui n’avaient qu’un désir : vivre dignement.

Ils ont été engloutibrutalement, injustement, ce 5 novembre, sous les gravats de ce qui devait les protéger :leur toit.

Je pense à leurs enfants, parents, amis restés, terrassés par ce qui est tout, sauf le fruit du hasard.

Je pense à Zineb, blessée par des éclats de grenade lacrymogène, cette dame qui a succombé à ses blessures.

Toutes et tous estiment ne pas avoir reçu les gestes symboliques forts, d’aide, de réconfort et de compassion qu’elles et ils sont en droit d’attendre.

Où étiez-vous Monsieur le Maire ?

Où étiez-vous avant le drame ? 

Mais où étiez-vous après, quand il s’agissait de se démener tous azimuts pour tous ces habitantes et habitants, tous ces salariés, ces commerçants plongés dans la tempête ?

Je veux saluer toutes les personnes, bénévoles et professionnelles, qui pendant des jours et des semaines ont agi et agissent encore pour sauver, aider, rassurer, panser les plaies humaines, psychologiques et matérielles, parfois avec des moyens de fortune.

Je veux saluer la solidarité et la fraternité qui se sont accrues au cours de cette épreuve, dans laquelle des milliers de marseillais se sont retrouvés.

Aussi, vous ne serez pas quitte avec une minute de silence, un mois et demi après que tout a basculé, ce 5 novembre, alors que des alertes avaient été lancées.

Aujourd’hui, il faut que cette tragédie permette une prise de conscience collective de l’état réel de notre cité, abimée, écorchée, par des années de choix politiques.

Comment tirer tous les enseignements du mal logement, du logement indigne à Marseille ? Comment répondre aux besoins sociaux et au respect des droits et des valeurs de notre République dans ce court débat, dont sont exclus les principaux acteurs ?

Monsieur le Maire, rencontrez une délégation d’associations présentes ce matin devant la Mairie !

Comment laisser l’Etat organiser des réunions, interprétées comme une tutelle, sans que vous ne preniez des mesures concrètes, immédiates, montrant que vous avez compris ce qui se passe dans la Ville dont vous êtes le premier magistrat ?

Un Etat qui n’est pourtant pas exempt de responsabilités, quand depuis des années la baisse des moyens publics fait gronder la colère dans notre pays, parce que son modèle social s’effrite chaque jour sous les coups de boutoir de l’ultralibéralisme 

Un Etat responsable car depuis 2015, il avait, tout autant que vous, connaissance du rapport de Christian Nicol, concernant le logement insalubre à Marseille, sept fois plus important que partout ailleurs.

Un Etat responsable puisque l’ARS elle-même a pris très peu d’arrêtés d’insalubrité ces dernières années.

Un Etat qui ne fait pas du logement social sa priorité et qui prend dans la poche des locataires et des bailleurs sociaux.

Un Etat, pourtant garant des valeurs de la République, qui est responsable par sa passivité à vous voir discriminer une partie des habitants.

Un Etat responsable encore aujourd’hui de ne pas prendre la mesure de la gravité de la situation.

Le Président Emmanuel Macron, si prompt à venir à Marseille, au Vélodrome ou pour s’y promener, n’a même pas daigné, au nom de la République, venir saluer les victimes.

Un Etat que vous accompagnez, Monsieur le Maire dans la dislocation de la société.

Vous êtes raccord, la ville et l’Etat, depuis toutes ces années, pour mener ces politiques inconséquentes. Ces mêmes politiques désespérantes qui conduisent tant de nos concitoyens à détester la politique, comme si elle ne pouvait jamais rien d’autre que ce libéralisme de malheur.

Ce n’est pas s’ériger en procureur que de dire que vous avez failli, Monsieur le Maire, dans votre rôle, dans votre mission première qui est de protéger. C’est le rôle d’un Maire et pas seulement de la police.

Oui, en tant que Maire de la ville connue historiquement pour son caractère rebelle, vous auriez dû prendre la tête de la contestation et des exigences vis-à-vis de l’Etat.

C’est le rôle d’un Maire que de rassembler sa communauté d’habitants, diverse, métissée, pleine d’énergie et de volonté de vivre dignement.

Vous avez au contraire, au nom de votre projet intitulé « pour un million de Marseillais » présenté en 1995,multiplié les actes d’exclusion pour construire une grande Métropole européenne aseptisée.

Vous saviez en 1995, que Marseille comptait 120.000 personnes vivant sous le seuil de pauvreté.

Et en novembre 2003, votre adjoint à l’urbanisme, dévoilait votre théorie : « On a besoin de gens qui créent de la richesse. Il faut nous débarrasser de la moitié des habitants de la ville. Le cœur de la ville mérite autre chose ». 

Résultat, vous avez accru les inégalités et les exclusions.

La logique marchande qui vous est chère, réduit l’espace urbain à une simple succession de lieux privés, réservés à une clientèle ciblée. 

Vous avez remplacé le citadin par le client.

Et quand certains s’élèvent contre vos projets, vous les parquez, comme à la Plaine, avec un mur de la hontemonté en quelques heures en prenant sur les moyens qui devraient servir à apaiser les souffrances.

Ce n’est pas faute de vous avoir prévenu.

Le 9 avril dernier, dénonçant une énième fois, vos priorités budgétaires lors du Conseil municipal, je vous ai pourtant dit, je cite : « il suffit d’une étincelle, dont personne ne peut dire comment, quand et d’où elle peut venir, pour que les choses basculent ». 

Cette étincelle, hélas, est arrivée ce 5 novembre à 9h05.

Nous avons dénoncé, mais nous avons surtout formulé des propositions concrètes, immédiates, efficaces car déjà éprouvées dans d’autres villes.

Aujourd’hui, c’est l’heure du bilan.

Mais c’est surtout l’heure de changer de cap.

Les mobilisations citoyennes qui convergent, ce matin réclament que vous leur parliez, au lieu de rester derrière vos barrières avec suffisance.

Aujourd’hui elles et ils sont venus vous dire ça suffit les projets arrogants payés par les contribuables pour gaver quelques fortunes et actionnaires de groupes industriels et financiers qui se partagent le gâteau foncier de Marseille comme certains jouent au monopoly.

Les mobilisations citoyennes sont venues vous réclamer des comptes.

Elles sont venues vous dire de revoir votre copie sur le logement, les écoles, l’emploi, la santé, les déplacements, les équipements sportifs, la culture, la sécurité, l’accessibilité aux personnes en situation de handicap…

Vous voulez faire plus, mieux et plus vite, mais dans quel sens ? Celui de votre politique ultralibérale.

Je trouve d’ailleurs indécent de votre part, de proposer dans les délibérations ce matin un rapport concernant une Arena de plus de 200 M€ au Parc Chanot, alors que les urgences et priorités sont ailleurs. Nous vous demandons de le retirer de l’ordre du jour.

Oui tout est question de choix et de volonté politiques.

Nous exigeons une méthode : l’écoute, l’échange, l’information, la transparence, avec tous les acteurs concernés. Cela s’appelle la démocratie.

Conseil municipal extraordinaire sur le logement ou pas, nous proposons de mettre en place un espace de débats et de décision d’actions concrètes.

D’abord dans l’urgence.

Au-delà des rapports proposés ce matin et des propositions que nous avons versées au débat public, le sujet des évacuations de logements et bureaux insalubres est le plus impératif. Le suivi et le traitement sont mauvais pour ne pas dire anarchique.

Il se fait n’importe quoi et rares sont les réponses concrètes et fiables, lorsque les services sont interrogés.

Déracinées, les familles, les enfants expulsées sont en détresse psychologique, physique et matérielle.

Qu’elles soient à l’hôtel ou chez des proches, leurs conditions sont précaires à la veille de Noël

Avez-vous d’ailleurs pensé à leur offrir un repas à l’occasion de ces fêtes ? 

Ces familles, parfois des commerçants et des entrepreneurs ont donc besoin de perspective durable et sûre.

Si elles ne peuvent pas retourner dans leur logement, alors il vous faut réquisionner des logements et locaux vacants. 

Il existe une loi et nous ne faites pas la même réponse que le Préfet, que ce serait impossible.

La Ville peut louer des logements privés et les sous-louer aux familles expulsées en prenant en charge la différence entre le loyer du marché et le loyer acceptable par le locataire.

Il est urgent d’établir un plan d’éradication de l’habitat indigne, en étant plus coercitif envers les propriétaires, en embauchant massivement des compétences dans les services concernés avec des missions (habitat, hygiène, insalubrité, sécurité…).
 
Au-delà de notre question orale pour demander l’exonération de la taxe des enseignes, des taxes d’habitation foncière pour les habitants et commerçants de Noailles, nous proposons :
 
• D’accroître le Fonds et se doter d’immeubles et maisons pour le relogement d’urgence. Votre budget 2019 devra en tenir compte de manière significative
• De préempter des logements ou des copropriétés pour les rénover et répondre aux dizaines de milliers de demandes
• De mettre en place l’encadrement des loyers prévu par la loi, pour faciliter l’accès à tous, et le permis de louer prévu par la loi ALUR
• De créer une plateforme d’échange de logement social
• De poursuivre au pénal les marchands de sommeilLes sanctions peuvent aller jusqu’à la confiscation des biens

Sur le plus long terme :

Décider une politique urbaine avec des actions sur toute la Ville, sans fabriquer de nouveaux ghettos, ni de nouvelles exclusions
• 
Créer un observatoire de la prévention de la dégradation des immeubles d’habitation
• 
• Produire 10.000 logements publics en 5 ans et appliquer la loi SRU, soit 25% de logements publics par arrondissement

Et surtout ne nous parlez pas d’insuffisances de moyens, car pour d’autres projets d’intérêt particulier, comme les hôtels de luxe, le Vélodrome et une poignée d’écoles, avec les PPP, les emprises foncières cédées à des groupes privés comme l’hôpital privé de Marseille, la vidéosurveillance, le « big data de la tranquillité publique » qui n’a ni anticipé l’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne, ni empêché le meurtre de la rue Curtelpour tout cela, vous savez trouver l’argent en prenant dans la poche des contribuables pour le donner aux grands groupes.

Nous ne serons pas qu’attentifs à vos réponses, Monsieur le Maire.

Nous ne lâcherons rien jusqu’à un véritable changement de politique.

Par ce drame, nos débats et nos votes ne resteront plus confinés dans l’ignorance et l’indifférence.

Les Marseillais jugeront et agiront.

Vous aurez au moins réussi cela !

 

Dans la presse :
La Provence